La Réunion de fin d’année se tient dans la salle de banquet d’un château de plastique bleu géant montant jusqu’au ciel, au milieu d’un champ de tulipes et de bleuet infini. Des drapeaux de papier d’aluminium brillent joyeusement entre les nuages dorés,  sous un soleil rose. Des fées Clochette, des poupées Barbie ailées et quelques schtroumpfs  volètent dans l’air saturé de pollen d’edelweiss. Une tête de Frank Zappa est fichée sur un pique, coiffée d’une couronne de galette des rois dorée. On entend des chansons d’amour des Beatles interprétées au pipeau scolaire par Marilyn Manson un jour de doute après une indigestion au gruyère.

(Un cadre féerique !)

Le délégué aux vœux apparaît sur scène dans un faisceau de lumière, dans le vacarme d’un gong. Il porte la combinaison vert pomme des agents municipaux des espaces verts savoyards, une bouée à tête de canard jaune autour de la taille, et un soupçon de « Reblochon n°5 ».
« Bonsoir ! »
La salle exulte de bonheur. Un essaim de fées Clochette gazouillantes et quelques poupées Barbie ailées, attirées par le délicieux parfum, se posent sur ses épaules en chantant :

« Nous sommes les Tartiflettes ! On met un air de fête ! Quand brillent les braguettes, La ! Li ! La ! Li ! »

Le délégué disparaît dans les coulisses en grommelant et revient sur scène, avec une nouvelle bouée à tête de Jack Lang souriant,  les yeux clignotant de malice. Epouvantées, les créatures ailées se dispersent :

« Li ! Li ! Li ! Regagnons nos mezzanines ! On s’ra tranquilles au chaud ! Une heure d’ordinateur avant le pipi, et on retarde l’heure du dodo ! » 
(Langage sibyllin et occulte typique de ces charmaaantes créatures)

(Un accueil gazouillant !)

« Bien ! »
« Chers Amis du Cosmos, pleins de sagesse ! L’année 2008 fut pour vous une année de sérénité comme ceci : …»

Un écran descend, un projecteur se met en marche en ronronnant. Une demi douzaine de schtroumpfs terrorisés cachés sous l’appareil  s’enfuient  en hurlant : « Azraël ! »
L’image nous montre un cadre idyllique. Dans un désert du Bugey, un ermite à longue barbe neigeuse se tient devant une grotte. Il vide un lave-vaisselle Moulinex en psalmodiant des cantiques suisses. Les couverts Ikéa,  étincelants dans un rayon du soleil automnal,  glissent entre ses doigts et vont se loger avec facilité dans les alvéoles de la paroi granitique prévue à cet effet. Un couple de pélicans blancs vient se poser sur les épaules du sain. Dans le bec de la femelle, on aperçoit une nichée de bébés pélicans jouant à la Game-Boy, le mp3 sur les ouïes. Un petit tout noir, isolé au fond du bec, tente de réaliser une copie du Musée Guggenheim de Bilbao en bâtons de sucettes. Son œuvre s’effondre sans cesse, il est sombre. Le bec du mâle contient des bouteilles de whisky irlandais banalisées portant des étiquettes d’eau minérale de Thonon -les -Bains.

(Une bien belle scène !)

« Clap ! Clap ! Ouaaip ! »

« Eh bien, l’année 2009 sera une année, euhhh… »

Il cherche dans ses notes, sans s’apercevoir que la tête de la bouée est à présent celle du président Sarkozi, qui hurle :

« De la fécondité ! J’aime LA FECONDITE ! »

On voit apparaître dans un nuage d’ondes psychiques des couples célèbres : Bianca et Mick Jagger, César et Cléopâtre, Hélène et André Citroën, etc… Ils ont tous un enfant à tête de Nicolas sarkozi qui fait des grimaces. Un troupeau de veaux apparaît, mené par le Cow-boy Marlboro, avec des poumons en acier, qui fume une Dunhil. Tous les veaux ont des têtes de Nicolas sarkozi, et chantent à l’unisson des airs de country western helvétique…

L’orateur réalisant le désastre supprime la tête de Président de sa bouée par un geste magique, les images psychiques s’évanouissent.

« Non ! Ce sera une année ou vous nagerez dans un océan de bonheur infini, nus avec une bouée à tête de… Euh….

Il regarde sa bouée… La tête de la bouée est à présent celle de Brigitte Lahaie qui susurre des mots doux équivoques aux premiers rangs. Furieux, il s’en va en achevant sa phrase :

« …Euh… et de doux bizouillages... oui… Euh… »

 « Hip ! Hip ! Hip ! »

(Des vœux bien envoyés !)

Un nouvel intervenant entre en scène. Il s’agit d’André Malraux avec un petit nez en trompette, ce qui lui donne un air mutin inhabituel (la chirurgie fait des miracles). Il a un costume de gardeuse d’oies autrichienne brodé, et il tire une grosse tête de Bouddha Khmère en papier mâché avec une ficelle figurant une liane. Une douzaine d’oies étonnées le suivent.
Il va au bout de la scène, et clâme :

« LA VIE EST COOOMMME UNE PAPILLOTE !!!!!! …..
SOUS LE PAPIEEERRR DORE IL Y A TOUJOURS
UNE BLAGUE ET UN PETAAARD !!!!!!! ….. »

Satisfait du silence méditatif produit par son intervention, il se met au garde à vous tandis que les oies s’envolent et exécutent un pastiche parfait des figures aériennes idiotes de la patrouille d’Alsace-Lorraine un lendemain de cuite au Gewürztraminer. Des schtroumpfs chevauchant les oies agitent des petits drapeaux en faisant des cabrioles.
Il s’en va dans un silence de mort.

Le premier intervenant revient, tout excité :

« Et pour fêter ça, voici la Grande danse des Hormones ! »

Les lumières clignotent, onze jeunes flamandes rousses apparaissent en dansant. Elles ont chacune un déguisement en forme de portions individuelles de divers crème de gruyère de notre enfance : Vache qui rit, Six de Savoie, Samos 99, Kiri, Carré frais, Bleu Klein Tagada … Symbolisant chacune un hormone : Ocytocine, Adrénaline,  Thyroxine, Bandorgasmine …
Le papier brillant et les couleurs vives sont du plus bel effet. Elles commencent un strip tease en déballant les portions à l’aide des languettes rouges prévues à cet effet, et se jettent des paquets de crèmes de gruyère à la figure. Elles chantent :

« Et vlan ! Et vlan ! Et vlan !
PCB, PCV, YKB, ADN, LSD, ACV…
Prend zi prend zi
Dans la tronche…
Et vlan ! Et vlan ! Et vlan !
NDLH, NDE, TCL, LCR…
En v’la d’la transmission
Dans la tronche !... »
 
Elles s’en vont en glissant sur le fromage sucré répandu partout. Follement excités, les schtroumpfs volant font la course aux petites fées, et les couvrent de bises.

(Une allégorie vivante réussie !)

« Et Yipee ! »

La scène s’éteint, et se rallume.
Apparaît l’ermite du film, déguisé en Père Noël. Il porte sur son bonnet rouge l’inscription lumineuse POLITIQUE CULTURELLE :

« Les publicités cosmiques ayant été supprimées, d’habiles références commerciales ont néanmoins truffées ce spectacle, sponsorisé par l’Association des Gastronomes Savoyards. Bonne année ! »

Sur le château de plastique bleu ou se déroule la réunion, le ciel s’ouvre et deux mains divines apparaissent. Elles tiennent un caquelon et une petite raclette en bois, et déversent un déluge de fromage chaud odorant  qui envahit tout, coule par les fenêtres et inonde la scène. Haroun Tazieff apparaît, en tutu jaune Emmental. Il hurle :

« De la lave ! Fuyons ! »

Il disparaît en toussant et en levant les jambes très haut, dévoilant des jarretelles en amiante.

 Les fées Clochette, fidèles aux coutumes folkloriques, tricotent des robes de Cendrillons avec les fils de fromage, et les lancent au public réfugié sur les tables du buffet, qui les essayent en rigolant.

La salle s’éteint doucement. Une dernière bouée rouge est jetée des coulisses, et glisse sur la scène. Elle a une tête de Che Guevara, qui s’écrie :

«  Bonne année, Companeros Cosmicos ! Vive le Cuba Suisse !!!! »

« Clap ! Clap ! »

(Encore une réunion réussie !)